23/05/26

« Les réseaux sociopathes »

Recension de Communiquer à tout prix de Nicholas G. Carr par Santiago Artozqui dans En attendant Nadeau.

 

Dans Communiquer à tout prix, Nicholas Carr détaille les risques que les réseaux sociaux font peser sur nos sociétés – délabrement du tissu social, radicalisation des opinions, appauvrissement culturel… Un essai clair et documenté qui fournit quelques pistes pour atténuer leur influence néfaste.

L’une des trois citations en exergue du livre semble frappée au coin du bon sens : « Nous ne pouvons rien comprendre à l’ère moderne si nous ne percevons pas la façon dont la révolution dans la communication a créé pour nous un nouveau monde. » Il se trouve que son auteur, le sociologue Charles Horton Cooley, l’a écrite en 1897. Carr commence son livre en introduisant ce « précurseur peu ordinaire », le premier à avoir employé l’expression « réseau social ». Cooley a également affirmé que « chaque fois que les mécanismes de la communication évoluent, la société évolue avec eux ». Les exemples d’un tel phénomène sont connus, le plus spectaculaire étant sans doute l’invention de l’écriture, qui pour la première fois a permis à deux personnes d’échanger des informations sans être à portée de voix, mais l’imprimerie, le télégraphe, le téléphone, la radio, la télévision et le web ont aussi engendré leur lot de mutations sociales. Force est de constater que Cooley avait vu juste en ce qui concerne l’existence d’un lien de cause à effet entre le médium que l’on emploie pour communiquer et l’impact qu’il génère. Il est également l’un des premiers à souligner que ce médium est plus important que le contenu des messages qu’il véhicule, car c’est lui qui détermine comment ces derniers seront perçus.

En revanche, Nicholas Carr note que Cooley a mal jugé de la nature desdits effets. Porté par la vision optimiste propre à son temps, Cooley considère que la communication est nécessairement profitable au genre humain, puisqu’elle permet d’échanger des idées et de confronter des points de vue. Carr met en parallèle cette idée avec la profession de foi de Mark Zuckerberg quant aux conséquences bénéfiques qui découleraient de l’existence de Facebook. Comme Cooley, Zuckerberg développe un raisonnement plutôt basique : la communication c’est bien, donc davantage de communication c’est mieux (il ne s’est manifestement jamais servi d’une salière). Hélas, ce que Cooley ne voyait pas et ce que le patron de Facebook refuse de voir, c’est que cette surcommunication détruit le lien social. Nicholas Carr montre qu’à chaque innovation en matière de communication, le phénomène s’est reproduit. L’invention de la radio, une technologie qui « fait la joie des bricoleurs et des passionnés [et qui] est vécue par nombre d’entre eux comme une expérience libératrice », en est un parfait exemple. À l’époque, aux États-Unis, n’importe qui pouvait fabriquer un poste de radio pour très peu d’argent et était dès lors en mesure d’émettre et de recevoir des messages à plusieurs dizaines voire centaines de kilomètres à la ronde. Mais « si la plupart de ces “radiodiffuseurs clandestins” utilisent leurs appareils de manière responsable, d’autres […]cachés derrière l’anonymat que leur confère ce médium, s’empressent de propager rumeurs et mensonges, insultes et calomnies ». Une fois encore, le parallèle avec ce qui se passe aujourd’hui est frappant. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, mais il coule toujours dans le même sens (...).

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Nicholas Carr