« "Le pape a raison : avec l’IA, c’est bien la question de notre humanité qui est en jeu" »
Entretien avec Éric Sadin, auteur du Désert de nous-mêmes et de Penser à temps, par Vincent Truffy et Mathieu Viviani dans La Tribune.
Philosophe, Éric Sadin, spécialiste des technologies numériques et de leurs impacts sociétaux, réagit dans les colonnes de La Tribune à l’encyclique du pape Léon XIV consacrée à l’intelligence artificielle.
Le pape Léon XIV vient de publier Magnifica Humanitas, une encyclique consacrée à l’intelligence artificielle. Philosophe, Éric Sadin, spécialiste des technologies numériques et de l’intelligence artificielle, salue le fait que le souverain pontife situe enfin l’IA sur un terrain civilisationnel.
Mais il juge le texte trop prudent, trop abstrait et insuffisamment prescriptif face à une bascule qu’il estime déjà engagée : délégation de nos facultés, fragilisation du langage, menaces sur l’emploi et extension d’un « pouvoir total » des systèmes.
LA TRIBUNE. Le fait qu’un pape décide de prendre position sur un sujet éminemment industriel et économique n’est pas un acte anodin. Selon vous, Léon XIV est-il dans son rôle ?
Éric Sadin. Oui, bien sûr qu’il est dans son rôle en tant qu’autorité spirituelle. L’encyclique s’intitule Magnifica Humanitas, et les termes sont, me semble-t-il, très bien choisis, parce que c’est bien la question de notre humanité, et même de ce que pourrait devenir notre humanité, qui est en jeu.
Ce que nous vivons n’est pas seulement une évolution technique de plus. Nous sommes peut-être au seuil d’une mutation brusque, très profonde, de l’humanité. La vraie alternative est la suivante : allons-nous demeurer capables de sauvegarder ce qui participe de notre grandeur — la sensibilité, l’intelligence, la créativité, le plein usage de nos facultés — ou bien allons-nous renoncer peu à peu à ce qui nous constitue en propre ?
Depuis quelques années, et plus encore depuis l’essor de l’IA générative, quelque chose de nouveau s’est imposé. Il ne s’agit plus seulement de bouleversements sociaux ou culturels comme ceux qu’ont produits les technologies numériques depuis les années 2000. Ce qui pointe désormais, c’est la possibilité d’une rupture anthropologique, c’est-à-dire d’une rupture avec ce qui nous constitue en propre.
À partir du moment où nous laissons aux technologies le soin d’organiser toujours davantage le cours des affaires du monde, and où nous leur déléguons des facultés fondamentales — parler en notre nom, produire des symboles, formuler à notre place — la question philosophique, existentielle et même métaphysique devient inévitable : quel rôle nous restera-t-il sur Terre ? (...).
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